La philosophie hégélienne dans l'action d'Henry Druey


Discours présenté par Yves CHRISTEN, Conseiller national, Président du Parti Radical Vaudois, à l’occasion de la commémoration du 150ème anniversaire de la Présidence de la Confédération par Henri Druey en 1850 – Société des Bourgeois de Faoug.

Bien qu’actif durant la première moitié du 19ème siècle, Henri Druey est un personnage tout à fait contemporain. Ce qui en fait ipso facto un précurseur de son temps. Le père du radicalisme avait une vision globale de l’individu, fondée autant sur sa nature matérielle qu’immatérielle, sur les besoins de son corps et de son âme.

A l’époque, la société vaudoise, mais c’était vrai aussi dans d’autres cantons, était à deux vitesses. D’un côté, les grandes familles vaudoises, qui n’avaient pas de sang noble, mais en épousaient les rites et la structure de pensée. A elles, l’instruction, un attachement profond à l’Alma Mater et à une Eglise réformée plutôt rigide, et bien sûr l’aisance matérielle … A elles, les leviers de commande et la tradition conservatrice, qui portait le nom de libérale. Et à leurs gentes dames de pratiquer le «devoir de charité» …

Dans l’autre plateau de la balance, on trouvait les paysans, viticulteurs, pêcheurs, artisans qui trimaient dur, avaient un savoir-faire issu de l’observation, mais peu ou pas d’instruction. Ils étaient presque tous des tâcherons, c’est-à-dire qu’ils cultivaient une terre qui ne leur appartenait pas, obtenant un maigre salaire ou devant se payer en part de récoltes, ce qui veut dire qu’ils ne touchaient plus rien lorsque celle-ci était mauvaise… En 1835, plus d’un habitant vaudois sur neuf recevait les secours de l’assistance, c’est dire si le paupérisme était important !

Entre les deux factions, «nomenklatura et intelligentsia» d’une part et «petit peuple» d’autre part, les ferments s’accroissent dès le premier tiers du 19ème siècle : les grandes familles souhaitent évidemment ne rien lâcher de leurs prérogatives et privilèges, et les autres rêvent de ces manants français qui ont osé se dresser contre le roi, prendre le pouvoir et proclamer la Déclaration des Droits de l’Homme.

Henri Druey va donc beaucoup réfléchir à ces deux visions du monde, qui semblent inconciliables. Ceci à la lumière d’un philosophe qu’il admire, Hegel. Et il va tendre à la synthèse entre d’un côté la thèse, les riches, et de l’autre l’antithèse, ceux qui n’ont rien. Mais comment élaborer cette voie médiane entre deux extrêmes? C’est cette recherche qui signe toute l’œuvre politique de Druey. Il s’agit d’une révolution mentale et intellectuelle, qui rebuta bien sûr les aisés qui avaient quelque chose à y perdre, mais séduisit le petit peuple qui avait quelque chose à y gagner…

Ce que va réussir le radicalisme, né en 1832 d’une scission de l’aile gauche, donc progressiste, des libéraux, c’est donc de redonner au petit peuple de la fierté et de l’honneur: «tous les hommes naissent libres et égaux en droits… Le programme de ce qui est encore un mouvement et pas encore un parti, fortement inspiré par Druey, se résume en « souveraineté du peuple»; le but de Druey était de tendre à cet objectif par tous les moyens.

On ne peut mesurer aujourd’hui ce que représentait cet objectif qu’en rappelant la vision monocolore des libéraux de l’époque: ils voyaient dans le régime représentatif le gouvernement des élites et dans la démocratie directe le règne de la démagogie révolution. Les radicaux leur rétorquaient du tac au tac que le régime représentatif était en fait le «pouvoir des coteries» et baptisaient la démocratie directe de «gouvernement par le peuple: ce que le peuple a fait, il peut le défaire quand il le veut et n’est pas tenu de respecter la loi fondamentale si celle-ci n’est pas issue de leur volonté».

Un autre aspect de l’influence de Druey qui me semble très important, et qui demeure vrai aujourd’hui, c’est l’importance de la formation et de l’information. Pour soutenir la diffusion de ses idées évolutionnistes plutôt que révolutionnaires, le jeune parti radical se dote d’une aire d’expression et de diffusion fantastique. C’est le Cercle démocratique de Lausanne, fondé en 1843 notamment par Henri Druey. Ses fondateurs entendaient y instaurer le libre exercice des droits des citoyens, défendre un idéal démocratique naissant et le principe d’un fédéralisme encore contesté. Ambition iconoclaste pour les nantis, mais qui vaudra très rapidement au Cercle 2'500 membres… Nul doute que de là est partie la révolution de 1845 et je m’y arrêterai un instant, parce qu’il s’agit là de ce supplément d’âme qui était cher à Druey…

Il fallait certes rajeunir, dans notre canton, une Eglise nationale encore régie par des ordonnances bernoises, dont la pierre d’angle était la Confession de foi, celle-ci étant farouchement défendue par les conservateurs, alors que Druey, et derrière lui, le parti radical, prirent au contraire vigoureusement fait et cause pour une église démocratique où les paroissiens éliraient leurs pasteurs, participeraient au gouvernement de l’institution (… la participation, déjà !) et croiraient ce qu’ils voudraient dans le cadre de l’Evangile interprété selon l’esprit de leur temps. Il s’agit là d’un choix en faveur des croyances «vivantes» qui s’oppose donc à la prorogation d’un credo sclérosé, vieux de plus de deux siècles.

C’est dans ce climat ecclésiastique tendu qu’éclate l’affaire des Jésuites», qui conduira au Sonderbund, cette exceptionnelle alliance entre cantons catholiques et protestants: les auteurs de ce «miracle» s’appellent les Jésuites, appelés en 1844 par Lucerne à diriger l’enseignement secondaire. L’indignation déferle aussitôt dans tout le pays, bien que le Pacte fédéral n’interdise pas aux cantons de prendre ce genre de décision.

Aussi, lorsque Berne tente d’obtenir l’appui des autorités vaudoises pour voter à la Diète l’expulsion de l’ordre haï, le Conseil d’Etat vaudois refuse, car, dirait-on aujourd’hui, il n’a pas du tout envie de porter le chapeau, encore plus d’anciens baillis. Druey et les radicaux, faisant preuve d’une vision tactique ou simplement prospective, sauront exploiter cette situation: ils peuvent désormais associer la haine profonde contre l’ordre de saint Ignace et la méfiance des masses envers l’aristocratie intellectuelle et morale, qui a un sens si élevé du péché et un respect si onéreux de l’instruction supérieure…

32'000 signatures sont réunies pour exiger le départ des Jésuites, et les échanges verbaux entre factions sont rudes. Les députés vaudois voteront le 13 février 1845 une résolution qui accule les radicaux à la révolution et les libéraux à une position absurde: les représentants vaudois à la Diète reçoivent mandat de défendre la proposition d’une invitation amiable à Lucerne d’écarter les Jésuites, mais ce sont Druey et de Briatte qui sont choisis, eux qui sont deux des promoteurs pourtant avoués de l’expulsion…

La colère gronde. Le Conseil d’Etat convoque ses troupes puis démissionne, le 14 février 1845, paralysé. La démocratie directe triomphe: une assemblée générale du Canton acclame Druey, grimpé sur une échelle, pour se faire entendre des 6'000 à 7'000 citoyens réunis à Montbenon. Il désigne un gouvernement provisoire et le lendemain dissout le Grand Conseil, puis donne cinq jours à tous les fonctionnaires pour adhérer au nouveau régime sous peine de renvoi. Commentaire de Druey, dans un carnet intime : «c’est là le résultat de quinze années de ma vie».

Il s’agit donc d’élaborer au niveau cantonal, puis fédéral, une nouvelle Constitution. Druey ne parviendra pas à y faire inscrire la sacralisation du travail ni le fait qu’il doive être organisé de manière à être accessible à tous, supportable et équitablement rétribué comme le lui dicte sa conscience hégélienne. Mais de l’autre côté, bien qu’on l’ait taxé de communiste, Druey ne cherche pas non plus à abolir la propriété privée; au contraire, il veut en faire profiter chacun, et vantera le socialisme «qui ne détruit pas la propriété, mais cherche à la démocratiser et à la généraliser, en ce sens qu’elle augmente et enrichit le travail».

Un tel jugement est révélateur de la politique future du parti radical : ouvert aux revendications des citoyens les moins favorisés, il est prêt à les satisfaire, et tout disposé à promouvoir une législation qui donne plus de contenu à la démocratie, plus d’égalité aux habitants, sans pour autant transformer le système économique. Henri Druey n’hésitera pas à aller plus loin encore dans la hardiesse des idées: il propose l’impôt sur le revenu et la fortune mobilière, la transformation des maisons de cure en ateliers de travail et est l’un des premiers à évoquer le principe d’une retraite obligatoire pour les ouvriers, qui verra finalement le jour près d’un siècle plus tard.

Le peuple vaudois, dit-on, n’a pas la fibre révolutionnaire, il fait fi des querelles de doctrine, mais se sent une âme de pédagogue. Druey est un pédagogue: après lui avoir redonné le sens de sa dignité, il donne au petit peuple les outils pour conquérir son droit à la parole et à la décision. Temps exceptionnels. Dans la foulée de la révolution de 1845, Druey entre au Conseil d’Etat, puis, trois ans plus tard, au Conseil fédéral. Il a changé leur façon de penser. Il est au fond l’inventeur de la classe moyenne, une classe qui fait la synthèse entre dignité et indigence, entre richesse et dépouillement. Il fait aussi de l’Homme une créature apte à choisir de vénérer «le dieu de son cœur», dans le cadre de cet Evangile que les exégètes s’entendent si bien à faire évoluer avec l’air du temps, plutôt que d’ânonner croyances et prières. A ce titre, il demeure l’un des Vaudois les plus marquants de la Modernité.

Arrivé à ce point, je n’hésiterai pas à dire que, parti d’un port opposé, Tony Blair, avec sa recherche d’une troisième voie, pourrait voir en Druey un précurseur ! A ceci prêt, bien sûr, que le Premier ministre de Downing Street, lui, doit abaisser les pouvoirs excessifs d’un syndicalisme outrancier, qui fait que, par exemple, dans les hôpitaux, il soit interdit à un médecin de porter un tube de sang au laboratoire dont il souhaite l’analyse immédiate parce qu’il existe des commis pour ce faire!

Je partage enfin totalement les propos du député vaudois Jean-Claude Rochat, extrait de l’essai sur le radicalisme au siècle prochain et intitulé «le Blanc et le Noir», paru l’an dernier: en fait, dit l’auteur, aujourd’hui encore, «le radicalisme se bat pour une économie de marché, impossible à développer sans le respect de la liberté individuelle». Mais en même temps, l’économie ne peut se développer sans le respect d’une solidarité qui doit à tout prix éviter que ne s’installe une société à deux vitesses. Et l’auteur donne de celle-ci une définition lumineuse: c’est une société dans laquelle une partie de la population est actrice en permanence et l’autre assistée dans la durée. Une telle situation ne saurait garantir dans le temps le principe de dignité. Décidément, l’Histoire est un éternel recommencement!