Henry Druey conseiller fédéral


Discours présenté par Me Philippe DRUEY, à l’occasion de la commémoration du 150ème anniversaire de la Présidence de la Confédération par Henri Druey en 1850 – Société des Bourgeois de Faoug, écrit à partir de l'ouvrage «Nos Excellences à Berne» de Bovard (Editions de Peyrollaz, 1997)

L'importance de l'action politique déployée par Henri Druey sur une trentaine d'années et le peu de temps qui m'est imparti, mon exposé se contentera de mentionner les hauts faits de la carrière du Conseiller fédéral Henri Druey, savoir une période de 6 ans.



1848
Le 6 novembre 1848, la première Assemblée fédérale du nouvel Etat fédératif suisse est convoquée à Berne. Druey n'est pas présent: le 27 septembre, malgré son statut indiscutable de numéro 1 vaudois, il a refusé son élection au Conseil des Etats; et cela fait dix jours que ses amis politiques répètent dans les couloirs qu'il ne viendra pas à Berne, trop attaché au Canton de Vaud et à son rôle de locomotive du Conseil d'Etat.

Cependant, l'Assemblée fédérale élit Druey au Conseil fédéral par 76 voix et le désigne dans la foulée, malgré l'incertitude qui règne sur son acceptation, vice-président du Conseil fédéral. L'intention de lui forcer la main est manifeste: il a donné ces dernières années trop de preuves de sa supériorité pour que la Confédération puisse se faire sans lui à sa tête !

Le temps presse: trois conseillers fédéraux élus sont assermentés séance tenante. Trois autres le seront dans les jours qui suivent. Devant un si bel exemple, Druey pourrait-il encore se dérober?

Escorté par ses amis, Druey quitte son domicile lausannois le 22 novembre, en début de soirée et, après d'ultimes discours, embrassades et vivats devant la poste de Saint-François, monte dans la diligence qui l'emporte à Berne. Au milieu de la nuit, l'attelage traverse Faoug endormi, là où Druey est né et a vécu sa prime jeunesse.

Arrivé à destination, son sens du devoir aura le dessus et Druey finira par accepter son élection. Dernier arrivé, il est naturellement le dernier servi quant au choix de son département: Druey prend donc le dernier portefeuille à disposition: Justice et Police, ce qui ne lui déplaît pas en sa qualité de juriste. Dès le 27 novembre 1848, le premier Conseil fédéral de l'Histoire peut se mettre au travail.



1849
Dès cette date, le Chef du Département de Justice et Police devra s'occuper du problème des réfugiés: les révolutionnaires du Grand Duché de Bade mis en déroute par les Prussiens et ayant demandé l'asile aux cantons de BS, AG et SH, ainsi que les réfugiés italiens mis en fuite par la défaite du roi de Sardaigne contre les Autrichiens et débarquant au Tessin et dans les Grisons.

Durant toute l'année 1849, Druey mène une action épuisante contre ces trublions dangereux (de nombreux meneurs seront d'ailleurs expulsés), contre certains gouvernements cantonaux qui les soutiennent et contre les pays voisins, furieux du refuge que la Suisse offre ainsi à la sédition. Le reste de son temps, Druey le consacre à la mise en forme de projets de lois.

Le 17 décembre 1849, les Chambres fédérales portent Druey à la Présidence de la Confédération pour l'année 1850. Mais une cabale menée par ses adversaires assombrit un instant sa joie: il ne passe qu'au second tour et par 76 voix seulement sur 142. Il paie là les expulsions de républicains allemands ainsi que son prétendu "manque de dignité" face aux souverains étrangers.

Quelques semaines plus tard, ses amis politiques vaudois lui font livrer une superbe table de travail. Cette marque d'affection touche beaucoup Druey qui les remercie et leur écrit: "Soyez sûrs que, si j'ai à répondre à des notes menaçantes de l'étranger, c'est sur cette table de patriotes que j'écrirai !"

Ensuite de son élection à la présidence, Druey doit alors quitter le Département de Justice et Police et devient, comme l'usage le veut, chef du Département politique pendant son année de présidence.



1850
Le climat politique est extrêmement tendu entre les radicaux (tenants du pouvoir) et les conservateurs. La mainmise des radicaux dans toute la Suisse n'est pas bien ressentie, en particulier à Fribourg.

Malgré quelques défaites électorales du parti radical, Druey excelle toujours dans ses discours de cantine. A l'époque, rien de tel qu'un bon discours à une assemblée de tireurs pour vous rapporter des brassées de suffrages!

Devant les radicaux bernois, Druey prépare sa réélection au Conseil fédéral prévue pour l'automne 1851 déjà. Mais son discours en faveur de la "démocratie socialiste" suscite les protestations indignées des rangs conservateurs. Il ne faut pas le cacher: Druey était un gauchiste de l'époque!

La fin de son année de présidence apporte à Druey deux satisfactions: premièrement une réforme du protocole, selon laquelle le Conseil fédéral renonce à l'usage de faire complimenter les chefs d'Etat passant ou séjournant à proximité de nos frontières et deuxièmement la signature d'un traité d'amitié entre la Suisse et la grande république d'Amérique du Nord, garantissant aux Suisses résidant aux USA et aux Américains fixés chez nous qu'ils seront traités comme les nationaux et qu'ils jouiront des libertés fondamentales des citoyens.



1851
Druey change à nouveau de département et devient chef du Département des finances. Il aurait préféré reprendre "Justice et Police", mais se rend vite compte qu'il a gagné au change: il dispose désormais d'un bureau pour lui seul, il a davantage de fonctionnaires sous ses ordres (12 contre 2), il est enfin débarrassé de nombreuses visites et autres audiences et peut accomplir son travail à un rythme paisible.

La tâche essentielle du Département des finances consiste alors à organiser l'unification des monnaies voulue par la Constitution fédérale de 1848. Il faut donner les ordres aux cantons de retirer et de fondre toutes les monnaies existantes afin d'y substituer les nouvelles espèces suisses. Les pièces de Fr. 1.- et Fr. 2.- manquent un peu partout, de même que les pièces de 1 centime très utilisées par les commerces.

En automne 1851, Druey est réélu au Conseil fédéral: il passe de justesse au premier tour de scrutin. Aimant se mettre en avant et appréciant avant tout les défis politiques, il quitte les Finances et retrouve Justice et Police.



1852
1852 sera pour Druey une année noire: des problèmes avec la France et les opposants au régime de Louis-Napoléon, des ennuis de santé à répétition, le décès de sa mère qui vivait auprès de lui depuis le décès de son épouse neuf ans plus tôt. Après quelques déboires dans divers dossiers traités durant l'année 1852, ses collègues du Conseil fédéral, jugeant qu'il n'est plus l'homme de la situation pour ce Département stratégique, poussent Druey vers la sortie et notre homme doit reprendre, à son grand regret, le Département des Finances en 1853.

A cette époque, des dissensions se font sentir à l'intérieur du collège gouvernemental. En effet, le tournus de présidence n'est pas encore automatique: la présidence change bien chaque année, mais le tour de présider ne revient pas forcément à tous les conseillers. Druey se bat pour instaurer cette règle et parvient à éviter ainsi une aristocratie de présidents.



1853
Sa santé, hélas, ne s'améliore pas. En outre, il doit emprunter de l'argent à sa marraine afin de rembourser de vieilles dettes que son traitement de ministre ne lui ont pourtant jamais permis de rembourser. Heureusement, au plan professionnel, son éloquence et sa présence d'esprit font toujours merveille. Druey reste une bête politique, adulée de ses partisans et crainte de ses détracteurs.



1854
Druey restera aux Finances en 1854. Il y fera exécuter par son personnel des monnaies le premier timbre-poste fédéral. Lors de la réélection du Conseil fédéral en 1854, il faut quatre tours de scrutin à Druey pour retrouver son fauteuil. Un autre conseiller sortant ne sera, lui, carrément pas réélu!

Pour la répartition des départements, les Bernois et les Zurichois s'entendent pour se répartir les postes stratégiques et Druey se retrouve encore une fois au Département des Finances, c'est-à-dire à l'arrière-plan.

L'hiver 1854-55 et son climat rude causent à Druey de graves problèmes de santé: rhumatismes, bronchite, inflammation aux yeux l'empêchant de lire et d'écrire.



1855
Dans la nuit du 17 au 18 mars 1855, une attaque d'apoplexie terrasse le Conseiller fédéral et le laisse à peu près complètement paralysé. Il s'éteint le 29 mars 1855. Trois jours plus tard, on l'inhume au cimetière de Faoug, en présence d'une foule immense.